La messe est-elle achevée ? Non frère, elle n’est pas achevée. La messe est-elle achevée ? Non frère, elle n’est pas achevée.
Alors le monde peut encore attendre que l’on vienne le sauver.
Godspeed You Black Emperor, ma modeste contribution à l’exposition que vous visitez aujourd’hui se résumera à cette virgule que je signale au bout de son geste initial. Ici, nous assistons à une pièce de théâtre unique où les objets mis en scène ont accepté d’être trouvés, recueillis et associés, en l’honneur d’un énième acte.
Car de leurs conceptions dans des ateliers et des manufactures à localiser dans les provinces du Guangdong ou du Shandong — en passant par leur monstration dans des hubs baignés de lumières gélatinées et de pop music qui privent du refuge intime — et n’omettons pas leur livraison, menée dans un rythme infernal par des jeunes hommes exténués, rémunérés entre 15 et 20 de l’heure via des contrats précaires et cessibles à tout instant — il faut compter jusqu’à la cinquième activation de ces objets, après qu’ils aient été exposés à même le sol de notre immense grey cube urbain, que notre frère se mêlera au grand cycle de cette exposition itinérante sillonnant du bas vers le haut d’un monde dont il tente d’interrompre le flux, comme une manière progressive de le remettre en cause.
Godspeed You Black Emperor
You choreograph
You scenographer
Big playa!a
Grand magicien, tu convoies ce qui réside en-deçà de la matière, tu reconnais dans le coeur des choses ce qui existe en puissance pour le transfigurer en acte. Humble héraut noir¹, tu admets sans mal ne pas savoir à l’avance ce qui adviendra, pourtant voilà, la connaissance s’amasse dans un regard sculpté par l’attention au monde. Et c’est un savoir-faire qui demande à être ciselé, taillé au maillet depuis les multiples possibles encodés dans l’espace. « Nous savons sans savoir, car il n’y a rien à savoir. Tout est déjà dans Tout. » Oui, tout est déjà là, dans la réminiscence des mains d’une mère recouvrant les meubles de papiers peints marbrés, dans le riddim envoûtant d’une tape de Chicago, sous les ailes majestueuses de l’Ange Djibril.
Pour capter cette lumière, il vous faudra entailler l’opacité apparente des sculptures en acceptant son invitation sur le terrain de jeu. Ce coin du monde est un « corps de songe »², une chambre d’enfant transformée par une revisite de ses propres souvenirs. Les armoires, le lit, les bonbonnières abritent la profonde intimité et l’énigme du temps présent. Un conseil : faire sens de l’espace en partant de son propre espace. Notre frère décrit les siens comme des sous-marins dont les radars sondent les indices et les talismans pour faire émerger, par la rencontre, une vérité partagée. PAW ! Touché, coulé ! Bienvenue sur le plateau du grand jeu. Joueurs ! Joueuses ! Grands curieux et demeurants étanches sont tout autant nécessaires que l’un l’autre, ouvrons grands nos yeux.
Godspeed You Black Emperor³,
Les trompettes quotidiennes annoncent les renouvellements du cycle de la fin et du début. Hay golpes en la vida, tan fuertes… ¡Yo no sé! / Golpes como del odio de Dios; como si ante ellos, / la resaca de todo lo sufrido / se empozara en el alma… ¡Yo no sé!.b Réunis en ces murs — blancs de professions — tes oeuvres errent entre les fantômes et les prospectives. Anciens et nouveaux mondes se confondent dans la somme d’objets que tu détournes de leurs fonctions dites initiales, pour les assigner à ce que tout est censé servir. C’est qu’il fut un temps, toute collectivité d’hommes avait le droit, dans sa vie quotidienne, d’être entouré de beaux objets. Libre à chacun de s’attribuer une définition du terme « beau », je choisis : intéressant, ce qui suscite de l’intérêt, attire l’attention et procure un avantage. Son pocos, pero son… Abren zanjas oscuras / en el rostro más fiero y en el lomo más fuerte. / Serán tal vez los potros de bárbaros Atilas; / o los heraldos negros que nos manda la Muerte.c Le temps passé est un temps futur. Cela reviendra. Nierons-nous, une nouvelle fois, que nous ne sommes que des vecteurs par lesquels le temps et l’espace s’expriment. Héraut noir, méfie-toi des chuchotements qui t’attribuent le message que tu transportes !
Comme auparavant, les fétiches ont été évidés de leurs pouvoirs par les missions coloniales, le geste du héraut contribue à la revitalisation des objets restreints à leur expression physique, en les soustrayant progressivement à notre façon de les catégoriser. Et à y regarder de plus près, ce geste s’inscrit dans le prolongement d’un mouvement qui le précède et que le héraut escorte jusqu’à nous. C’est en cela que nous choisissons de voir en notre frère celui qui a été élu pour véhiculer, un temps, le message. Mais attention, cette élection s’accompagne d’une certaine responsabilité. Dès lors, la difficulté se trouvera moins dans l’arduité du chemin à venir sinon dans les was was qui attribueront toute la pertinence du message à son messager. Prenons garde, c’est un hameçon. La vision donnée s’adresse autant à celui qui la reçoit. Puis le pêcheur a bon goût ! Et à défaut de résoudre le dilemme que nous partageons avec toi, deux choses : le courage de continuer à s’y frotter, le courage de trouver du repos et de la joie entre les tours de garde.
Alors, la messe est-elle achevée ?
— Non frère, elle n’est pas achevée, mais la potion est prête. Et ceux qui la goûteront danseront aux rythmes fous de l’univers éternel jusqu’à ce que le temps s’abolisse.
Eva S. Augustine & Noah Alifeni
a. Après une année aussi successful, le libanga est de mise !
1 Un héraut (avec un « t ») est un messager officiel chargé autrefois de porter des messages importants, de faire des proclamations solennelles ou de diriger des tournois.
2 La poétique de l’espace, Gaston Bachelard, 1957.
3 « God Speed You ! Black Emperor » (1976) est un film documentaire japonais réalisé par Mitsuo Yanagimachi et retraçant, dans le Japon des années 70, les exploits et les relations extérieures d’un gang de bikers japonais, les Black Emperors.
« Godspeed You! Black Emperor » anciennement « Godspeed You Black Emperor! » est un groupe de post-rock canadien, originaire de Montréal, fondé en 1994, qui tire son nom du même film.
b. Ni traduction, ni référence, moi je ne donne pas mes sources.
c. Je peux dire que c’est le même poème.
Loading
Loading Exhibition view, Ladji Diaby, Godspeed You Black Emperor, Crèvecœur, Paris, 2026.
Loading Ladji Diaby, Yes I am!, 2025, laser print, artificial sunflower, pedestal table, crystal vase, demineralised water, 57 × 36 × 36 cm.
Loading Ladji Diaby, Yes I am!, 2025. (detail)
Loading Ladji Diaby, Yes I am!, 2025. (detail)
Loading Exhibition view, Ladji Diaby, Godspeed You Black Emperor, Crèvecœur, Paris, 2026.
Loading Ladji Diaby, Altar 1, 2026, dressing table, sheet, transfer on a medicine cabinet, soft toy, angel wings, rhinestones, paperweight, 200 × 156 × 55 cm.
Loading Ladji Diaby, Altar 1, 2026. (detail)
Loading Ladji Diaby, Altar 1, 2026. (detail)
Loading Exhibition view, Ladji Diaby, Godspeed You Black Emperor, Crèvecœur, Paris, 2026.
Loading Ladji Diaby, Altar 2, 2026, buddhist altar, inkjet print, glossy adhesive tape, 58,5 × 64,5 × 14,5 cm.
Loading Ladji Diaby, Altar 2, 2026, (detail)
Loading Ladji Diaby, Altar 2, 2026, (detail)
Loading Ladji Diaby, Altar 2, 2026, (detail)
Loading Exhibition view, Ladji Diaby, Godspeed You Black Emperor, Crèvecœur, Paris, 2026.
Loading Ladji Diaby, Ma mère et le serpent, 2026, laser printing, collage, cardboard, wood, adhesive tape, miscellaneous objects, adhesive paper with marble pattern, 70 × 98,8 × 3 cm.
Loading Ladji Diaby, Ma mère et le serpent, 2026, (detail)
Loading Ladji Diaby, Ma mère et le serpent, 2026, (detail)
Loading Exhibition view, Ladji Diaby, Godspeed You Black Emperor, Crèvecœur, Paris, 2026.
Loading Exhibition view, Ladji Diaby, Godspeed You Black Emperor, Crèvecœur, Paris, 2026.
Loading Ladji Diaby, 19/06/2024, 205, 2026, welding mask, dog mask, steel stand, goose feathers, spray, acrylic, 179 × 10 × 10 cm.
Loading Ladji Diaby, 19/06/2024, 205, 2026, (detail)
Loading Ladji Diaby, 19/06/2024, 205, 2026, (detail)
Loading Ladji Diaby, First Stone, 2026, statuette, fake snakes, kitchen cabinet, rope, stained-glass paint, 120 × 30 × 37,5 cm.
Loading Ladji Diaby, First Stone, 2026, (detail)
Loading Ladji Diaby, First Stone, 2026, (detail)
Loading Exhibition view, Ladji Diaby, Godspeed You Black Emperor, Crèvecœur, Paris, 2026.
Loading Ladji Diaby, Untitled, 2025, champagne bucket, dried lemons, rhinestones, nails, thumbtacks, cloves, 32 × 22,5 × 22,5 cm.
Loading Ladji Diaby, Untitled, 2025, (detail)
Loading Ladji Diaby, Untitled, 2025, (detail)
Loading Ladji Diaby, Jour de fête, 2026, wood, laser print, adhesive tape, aerosol spray, toy, cup, 110 × 103 × 20 cm.
Loading Ladji Diaby, Jour de fête, 2026, (detail)
Loading Ladji Diaby, Jour de fête, 2026, (detail)
Loading Exhibition view, Ladji Diaby, Godspeed You Black Emperor, Crèvecœur, Paris, 2026.
Loading Ladji Diaby, Buds pot, 2026, storage cabinet, glass candy jar, Hulk fists, skull, artificial flowers, marble-pattern adhesive paper, molded teeth, aerosol spray, 108 × 149 × 39 cm.
Loading Ladji Diaby, Buds pot, 2026. (detail)
Loading Ladji Diaby, Buds pot, 2026. (detail)
Loading Ladji Diaby, Buds pot, 2026. (detail)
Loading Ladji Diaby, Buds pot, 2026. (detail)
Loading Exhibition view, Ladji Diaby, Godspeed You Black Emperor, Crèvecœur, Paris, 2026.
Loading Ladji Diaby, Doom, 2026, drawer, fake Oscar statuette, acrylic, 29 × 32,5 × 16 cm.
Loading Ladji Diaby, Doom, 2026. (detail)
Loading Ladji Diaby, Doom, 2026. (detail)
Loading Exhibition view, Ladji Diaby, Godspeed You Black Emperor, Crèvecœur, Paris, 2026.
Loading Ladji Diaby, Untitled, 2025, roe deer legs, jewelry, 35 × 21 × 22 cm.
Loading Ladji Diaby, Untitled, 2025. (detail)
Loading Ladji Diaby, Untitled, 2025. (detail)
Loading Exhibition view, Ladji Diaby, Godspeed You Black Emperor, Crèvecœur, Paris, 2026.
Loading Ladji Diaby, Gatekeepers, 2026, toy, laser print, wooden panel, aerosol spray, 49 × 131 × 7 cm.
Loading Ladji Diaby, Gatekeepers, 2026. (detail)
Loading Ladji Diaby, Gatekeepers, 2026. (detail)
Loading Exhibition view, Ladji Diaby, Godspeed You Black Emperor, Crèvecœur, Paris, 2026.
Loading Ladji Diaby, Untitled, 2026, staircase, furniture adornments, spray, 130 × 47 × 47 cm.
Loading Ladji Diaby, Untitled, 2026, (detail)