Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.
Dans le poème Divagations (1897), Mallarmé, cherche dans le langage ce qui échappe au langage, l’essence des choses, au-delà de leur nom. Amano Yasushi fait surgir des présences. Pas avec des mots — avec de la terre, du feu.
Yasushi Amano a 28 ans. Il vit et travaille à Iga, dans la préfecture de Mie. Originaire de Hiroshima, il a étudié la céramique à l’université municipale des arts de Kyoto. Au Japon, la céramique est un art majeur. En 1948, alors que le Japon est en reconstruction économique et identitaire, le mouvement Sōdeisha, fondé à Kyoto, opère une rupture radicale et revendique une céramique affranchie de toute fonction, libérée de l’utilitaire, et tournée vers l’expérimentation formelle.
La production de Yasushi Amano, figurative, ancrée dans le corps humain, s’inscrit dans cette filiation. Ce qu’il fait, c’est de la sculpture. L’argile est son médium — pas son identité.
La technique qu’il utilise s’appelle te-bineri. On monte des colombins de terre les uns sur les autres, pour laisser la forme s’élever de bas en haut, puis se fermer, en enveloppant l’air. C’est par ce geste, construire autour du vide, qu’Amano pense, non pas seulement la forme, mais l’existence elle-même.
Il évoque l’image des Quatre Rois Célestes qui se situent dans le temple bouddhiste de Kyoto, Tōji. Un incendie, il y a près d’un siècle, les a calcinés. Les membres ont disparu, les surfaces se sont érodées. Le vêtement et la chair ne font plus qu’un — il ne reste qu’une masse brute, primaire, irréductiblement humaine. Ce qu’Amano appelle la « forme de l’existence ».
Il vit et travaille à Iga, le berceau des ninja, comme il nous l’a rappelé lors de notre visite. Là, dans le garage transformé en atelier qui jouxte sa maison, une biscuiterie qui a cessé ses activités dans les années quarante, les sculptures cohabitent avec le quotidien le plus ordinaire — des cartons, une tasse de café posée là, la lumière qui entre par les planches. Ici naissent des formes d’une amplitude étonnante : du presque abstrait au très figuratif, du blanc pâle au noir charbon. Ce noir, il le produit avec du marc de café, qu’il récupère dans les cafés du voisinage. Les figures ne sont pas vraiment identifiables. On y projette parfois l’artiste lui-même, parfois ceux qu’il côtoie. Elles portent des titres qui semblent être plutôt des états que des descriptions : Waiting for Morning, Appearance of the Past, The Solitary Height, Coming Home. Des seuils.
Il n’a pas de four sur place. Il doit faire voyager ses formes pour les cuire. Il utilise le procédé de cuisson par carbonisation (tanka). Commence alors la partie la moins maîtrisée du parcours de l’oeuvre : la matière se transforme selon des lois qu’Amano connaît sans pouvoir les gouverner entièrement. Il évoque alors le aji — la puissance propre de la matière. Qu’il cherche à fusionner avec sa sensibilité personnelle, son intention, son geste. Afin d’inhiber l’absorption du carbone par endroits - et créer ainsi des zones qui restent plus claires, plus chaudes, pendant que le reste noircit - il applique différents types de cendres ou utilise des engobes (keshōdo). Il ne contrôle ainsi pas totalement les couleurs finales, mais prémédite les contrastes entre ombre et lumière. Récemment, il s’est mis à appliquer des couches fines de glaçure, pour observer leurs réactions chimiques avec le carbone. Lorsque le four rend l’objet, il ne sait plus ce qu’il attendait, mais il le reconnaît. La sculpture est là, irréversible, avec ce que le feu y a mis, ce que les mains y ont laissé. Une présence qui s’est levée, et qu’on ne peut plus défaire.
What Rises est la première exposition personnelle de Yasushi Amano.