La main à plume vaut la main à charrue.
- Quel siècle à mains !
Rimbaud, Une saison en enfer, 1873
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Apollinaire, Zone, Alcools, 1913
Un homme qui dort tient en cercle autour de lui
le fil des heures, l’ordre des années et des mondes.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, 1913
Je préfère le bizarre au plat.1
Girodet
Waiting as Time Shifts est la première exposition de Daisuke Fukunaga à la galerie. Précédemment, il faisait partie du casting insolite de Mon chérie Coco, à l’Institut français de Tokyo2, exposition elle-même imaginée comme une suite de The Sentimental Organization of the World3, organisée à la galerie en 2020. Diplômé de la Tama Art University au tournant des années 2000, Daisuke Fukunaga circule librement, presque distraitement, entre l’héritage du nihonga et du yōga, les animés de son enfance et son expérience personnelle, ancrée tôt dans le travail : il a fait plusieurs petits boulots, photographe
dans un studio de portraits de famille, cartographe pour Google, ouvrier dans une usine d’incinération de déchets… Cette expérience, doublée d’une observation quotidienne des gens qui travaillent, est devenue le sujet de son métier principal : la peinture. La main à pinceau vaut la main à balai, oserait-on dire ici à la suite de Rimbaud. Une saison en enfer est publiée en 1873, en plein « siècle à mains ».
Si en France le temps n’est pas encore réglé partout de la même façon, c’est précisément cette année-là que le Japon adopte les heures égales de vingt-quatre heures, ainsi que le calendrier grégorien, faisant disparaître brutalement les heures variables et ouvrant la voie à un travail strictement mesuré et allongé.
Chez Daisuke Fukunaga, on se situe pourtant bien loin de tout réalisme social. Les peintures de l’exposition, vaporeuses, à la lumière diffuse, composent un ensemble flottant, comme suspendu hors du temps des horloges, où le travail n’est plus qu’un point de départ.
Vues souvent en plongée, les figures s’enfoncent dans une autre durée, loin du gémissement de la sirène d’Apollinaire. Leurs corps coulent doucement dans la brume ou le rêve, tandis que les outils, une faucille, un gant, un balai, une débroussailleuse, semblent rester, plus nets, à la surface du tableau. Une surface mate, à la peinture mince, comme lavée, où le grain de la toile se devine. Les souvenirs, dit l’artiste, finissent toujours par « remonter à la surface », en peignant comme en regardant un tableau4. L’artiste dit lui-même que les mouvements des gens au travail correspondent à leur métier, mais que c’est dans les attitudes de repos, de pause, qu’on sent poindre la personnalité de chaque individu5. Il le décrit d’ailleurs à propos de lui-même : au travail, il s’absorbe dans sa tâche, puis il fait une pause, son regard se trouble, et il commence « à se fondre dans le lieu qui l’entoure ». « J’ai l’impression qu’un autre monde s’ouvre. »6 Cette plongée volontaire dans ce qui échappe aux normes et aux contraintes est bien ce qui tient sa peinture. À rebours du travailleur héroïque, en plein effort, qui a peuplé la
peinture française du XIXe siècle, l’employé est ici, souvent, alangui.
En posant des couleurs qui n’ont plus rien à voir avec les lieux figurés, dans un espace déformé comme par un champ magnétique7, Fukunaga plonge ses sujets et ses objets dans un monde fictif, peut-être utopique, comme dans Melt Into Surrender, où l’horloge flotte et ne commande plus, comme dans At the Edge of a Dream, où la barrière du rêve envahit l’espace. Un espace liminal où les « machines de chair et d’os »8 sont enfin à l’arrêt, representé avec grace évanescente dans Golden Time.
C’est peut-être ici, dans ces peintures qui, comme Girodet, préfèrent le bizarre au plat, et où les personnages s’absentent, ne consomment rien et semblent ne rien produire, que se joue quelque chose de notre époque, qui a fini par faire du repos lui-même une tâche à accomplir. À les regarder, on reprend le fil des heures, celui des années et des mondes dont parlait Proust, et l’on entrevoit ce que dit le peintre : face au temps qui se déplace, on se sent « relié à quelque chose »9, qui nous précède et
nous survivra.
- Formule que Girodet répétait souvent à ses élèves, citée dans le catalogue de l’exposition Girodet, 1767-1824, sous la direction de Sylvain Bellenger, Paris, musée du Louvre / Gallimard, 2005.
- Mon chérie Coco, Institut français de Tokyo, 2024, exposition conçue avec la complicité de Naoki Sutter-Shudo et Ernst Yohji Jaeger, avec la participation de Yoshitaka Amano, Julien Ceccaldi, Koichi Enomoto, Léonard Foujita, Daisuke Fukunaga, Yasuaki Hamada, Hanayo, Kyoko Idetsu, Ernst Yohji Jaeger, Marie Laurencin, Jonny Negron, Yu Nishimura, Alexandra Noel, Louise Sartor, Setsuko, Naoki Suter-Shudo.
3 The Sentimental Organization of the World, Crèvecoeur, Paris, 2020, exposition co-organisée avec Naoki Sutter-Shudo, avec la participation de C-Brushammer, COBRA, Miho Dohi, Kenji Ide, Ulala Imai, Soshiro Matsubara, Julien Monnerie, Koji Nakano, Yu Nishimura, Alexandra Noel, Louise Sartor, Hiroshi Sugito, Naoki Sutter-Shudo, Yui Yaegashi.
4 Daisuke Fukunaga, notes pour l’exposition Waiting as Time Shifts, 2026. Traduit de l’anglais.
5 Propos de l’artiste, communiqué de l’exposition Labor, Tomio Koyama Gallery, Tokyo, 2020.
6 Daisuke Fukunaga, notes pour l’exposition Waiting as Time Shifts, op. cit.
7 Communiqué de l’exposition Labor, Tomio Koyama Gallery, Tokyo, 2020.
8 Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, 1880, chapitre III.
9 Daisuke Fukunaga, notes pour l’exposition Waiting as Time Shifts, op. cit.